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Un roman sur le microcosme d’une plantation : La Colline aux esclaves

La Colline aux esclaves, Kathleen Grissom, Pocket

VIRGINIE — Le saviez-vous ? Pour se payer un aller simple pour le Nouveau Monde, certains Européens se plaçait eux-mêmes en servitude : pendant un nombre d’années définies par contrat, ils travaillaient pour un maître contre le gite et le couvert, sans salaire autre que ce fameux billet pour traverser l’Atlantique. C’est ce qu’on appelle en anglais des « indentured servants« .

C’est ce qui arrive à la jeune Lavinia, sept ans, quand elle arrive sur une plantation de Virginie en 1791. La petite fille a vécu un drame à bord quand ses deux parents sont morts : pour payer le prix de son passage, la fillette est placée comme domestique dans une plantation de tabac, chez les Pyke. Elle travaillera sous l’égide de Belle, la fille illégitime du maître, et vivra avec les esclaves de maison jusqu’à sa majorité.

Lavinia trouve beaucoup d’affection dans sa nouvelle famille, aux côtés de Mama Mae, Papa George, Belle, et tous les autres esclaves de la grandes maison. Mais au fur et à mesure qu’elle grandit, la jeune fille prend conscience du fossé qui la sépare de ces gens qu’elle aime tellement. Car elle est blanche et retrouvera la liberté à la fin de l’adolescence tandis que ses compagnon, eux, ne connaîtront que l’esclavage tout au long de leur vie…

C’est intéressant d’avoir voulu montrer cet aspect plutôt méconnu de l’immigration européenne aux États-Unis. C’est également intéressant de montrer la prise de conscience progressive de Lavinia, qui se rend peu à peu compte de l’horreur de l’esclavage et des injustices de la société américaine du tournant du siècle… Ce postulat de départ est bien pratique, car il permet à l’auteur d’instaurer un ressort dramatique très efficace, quand Lavinia se retrouve, vous l’aurez deviné, propulsé de l’autre côté de la barrière, du côté des « maîtres ». Est-ce vraiment crédible ? Peut-on vraiment imaginer que la petite servante qui dormait sur un grabat avec les esclaves puisse un jour devenir aussi importante ? Pas vraiment, même si l’auteur a veillé à justifier cette ascension de manière un peu bancale. Mais au fond, nous allons vous le dire : on s’en moque. Mais alors complètement ! Car le récit de Kathleen Grissom possède de nombreuses autres qualités, dont une narration dynamique et une histoire qu’on ne peut lâcher avant la fin. On sort de cette lecture RA-VI.

La Colline aux esclaves, Kathleen Grissom, Pocket

La Colline aux esclaves, par bien des aspects, est ce que nos amis américains appellent un « page-turner » : vous savez, c’est ce fameux livre dont les pages semblent se tourner toutes seules. Elles se tournent toutes seules car le lecteur se prend d’affection pour Lavinia, pour Mama Mae, Papa George et leurs enfants… On a désespérément envie de savoir ce qu’il va leur arriver, car, après tout, on les suit sur près de vingt ans ! Vingt ans, c’est largement suffisant pour que le lecteur s’attache à des personnages de papier qu’il a vu grandir, tomber amoureux ou encore vieillir… De tous ces personnages, on retiendra Belle, la fille illégitime du maître au destin tragique, autrefois chassée de la grande maison par le mariage du maître et Lavinia, bien sûr, notre héroïne courageuse et valeureuse. Les maîtres ne sont pas méchants, éventuellement négligents et égocentrique, mais Kathleen Grissom a bien veillé à laisser quelques personnages détestables, comme le contremaître. Là où elle a joué finement, c’est qu’elle nous livre aussi un beau portrait de personnage psychologiquement travaillé en la personne de Marshall, le fils de la maison. À notre époque, on dirait que le garçon est sérieusement névrosé, et il y a de quoi ! Malheureusement, on ne peut pas tout lui pardonner…

On aime également pour l’implantation historique réussie : on a souvent l’impression que les romans qui se passent dans des plantations se situent tous à l’orée de la guerre de Sécession. Cette fois-ci, nous sommes en 1791 : le pays est tout jeune, la vie y est encore dure ! Tous les bébés qui naissent ne survivent pas, on meurt d’une mauvaise fièvre ou en couches, on donne du launadum aux dames pour calmer leurs nerfs… Et bien sûr, l’esclavage est considéré par tous comme normal. À l’époque où se passe le roman, les Américains peuvent même encore aller chercher leurs esclaves directement en Afrique… La guerre civile et l’abolition de l’esclavage semblent bien lointains ! Abraham Lincoln n’est même pas encore né, Lavinia aurait pu être sa mère !

Voilà donc un roman historique extrêmement efficace, à la fois divertissant et bien tourné, qui montre une réalité historique peu glorieuse, amis aussi de belles démonstrations d’amitié. Une lecture idéale pour cet été !

La Colline aux esclaves, Kathleen Grissom. Pocket, 2016. Traduit de l’anglais par Marie-Axelle de La Rochefoucauld.

 

Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.
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Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

2 Comments on Un roman sur le microcosme d’une plantation : La Colline aux esclaves

  1. Trop contente que tu aies aimé, même si, je l’avoue, j’avais peu de doutes 🙂

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