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Un roman spectaculaire : Poupées de Chine

CALIFORNIE — Prenez une des villes plus fascinantes du monde (San Francisco) à une période charnière de l’histoire américaine (les années 30 et 40), ajoutez trois personnalités attachantes, issues de l’immigration chinoise, un ancrage historique sérieux, une histoire d’amour, d’amitié et de passage à l’âge adulte… et vous obtenez l’excellent roman Poupées de Chine, écrit par Lisa See.

Elle imagine la rencontre de trois jeunes filles américaines d’origine chinoise, en 1938, dans le Chinatown de San Francisco. Grace vient du Midwest et fuit un père violent : elle rêve de devenir danseuse. Helen, elle, est la fille d’un des hommes les plus influents du quartier, et vit totalement sous coupe : à vingt ans, la jeune fille rêve de s’émanciper de l’éducation traditionnelle chinoise qu’elle a reçue. Enfin, Ruby, elle, est venue à San Francisco pour devenir une star : attention les yeux, elle n’est pas là pour faire tapisserie.

Lisa See entrelace avec talent le destin de ses trois héroïnes, leur donnant tour à tour voix au fil des chapitres : nous les suivons de 1938 jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale. L’amitié de ces trois femmes est au coeur du récit, et l’on ne peut qu’être impressionnée par la puissance de cette amitié qui oscille parfois entre amour fraternel et haine. Lisa Lee déroule avec brio les liens qui unissent Grace, Helen et Ruby, jouant avec la psychologie de ses personnages, montrant sans fard les rivalités, l’envie, la possessivité, et les alliances qui se nouent parfois entre deux d’entre elles en détriment de la troisième. La dynamique de ce trio est extrêmement réaliste et nous suivons avec beaucoup de bonheur ces personnages dans la tourmente.

Poupées de Chine, Lisa See, Flammarion

Car le choix de la période historique n’est pas anodin. C’est en 1938 que nos amies se rencontrent. Bientôt, Pearl Harbor et la deuxième guerre mondiale viennent bouleverser leur vie et rebattre les cartes… Lisa See dresse un portrait très complet de l’Amérique en guerre : San Francisco tient forcément un rôle de choix dans le récit. Aux côtés de nos trois héroïnes, nous parcourons les rues envahies par les soldats, découvrons les cabarets de l’époque, et l’ambiance toute particulière qui y régnait alors, le sentiment que cette nuit pourrait être la toute dernière, et qu’on ferait bien d’en profiter jusqu’au bout. Lisa See montre également la défiance, et le racisme, tout particulièrement envers la communauté japonaise. On reste soufflé de la violence de ce racisme qui s’exprime à la fois en politique (avec des gens parqués dans des camps) et dans la vie de tous les jours (des chansons appelant au lynchage qui passent à la radio aux dénonciations entre voisins…). L’ancrage historique est admirablement bien traité, et Lisa See montre avec beaucoup de réalisme la vie pendant la guerre, dépeignant les diverses restrictions, les soldats qui s’engagent sur un coup de tête, les Victory Girls qui s’enivrent à leur côté, les femmes qui prennent le relai dans les usines…

Autre thème intéressant, Lisa See s’intéresse à la notion d’identité : qu’est-ce qu’être américain ? Nos trois héroïnes sont nées sur le sol américain, pourtant, on les considère bien souvent comme des étrangères. Pourtant, elles sont bel et bien américaines ! À son arrivée à San Francisco, Grace n’avait ainsi jamais mangé avec des baguettes, elle ne parle pas chinois. C’est un pur produit du Midwest. Pourtant, parce qu’elle est d’ascendance chinoise, elle se heurte fréquemment aux préjugés et au racisme, comme ses deux amies. Alors que la guerre occupe tous les esprits, certains des personnages se retrouvent déchirés entre leurs origines japonaises et leur identité américaine. On songe notamment à ce jeune homme qui dit à Ruby qu’il va aller se battre pour les USA, contre le Japon, le pays de ses parents, parce que l’Amérique, c’est désormais son pays et qu’il est prêt à mourir pour lui. Les parents de ce jeune homme, à l’inverse, décideront de repartir au Japon après la fin du conflit…

Voilà donc un roman délicieusement dense, qui aborde de nombreux thèmes des plus intéressants (l’identité, l’amitié, l’ambition, la violence, le racisme, l’Amérique en guerre…) et nous dévoile en prime les coulisses du monde du spectacle sino-américain dans les années 30 et 40. Aux côtés de Grace, Helen, et Ruby, nous découvrons l’ambiance du Forbidden City, cabaret san-franciscain ayant véritablement existé, nous parcourons les routes, sillonnons les salles de spectacle partout sur le territoire. Le voyage est absolument dépaysant mais nous ne pouvons que vous le conseiller car il est passionnant !

Poupées de Chine, Lisa See. Flammarion, 2014. Traduit de l’anglais par Rose Labourie.

Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.
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Emily est tombée dans le chaudron de la littérature quand elle était toute petite. Travaillant actuellement dans le monde du livre, elle est tout particulièrement férue de littérature américaine.

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